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Statuts juridiques

SASU et résident fiscal au Portugal : le guide complet 2026

J'ai gardé ma SASU française en partant à Lisbonne. Ce que ça change vraiment sur la convention FR-PT, les dividendes et le statut RNH en 2026.

Par Samuel Eustache · ·10 min de lecture

Ce que j’ai découvert en gardant ma SASU depuis Lisbonne

En mars 2023, j’ai posé mes valises à Lisbonne. Ma SASU existait déjà depuis deux ans, siège social à Paris, comptabilité chez Indy, compte pro Qonto. La question que tout le monde me pose depuis : est-ce que j’ai changé de structure ? La réponse courte, c’est non. La réponse longue, c’est cet article.

Garder une SASU française quand on devient résident fiscal au Portugal, c’est légalement possible. Mais ça implique de comprendre précisément comment la convention fiscale franco-portugaise articule les deux régimes, comment les dividendes remontent, et ce que le statut RNH — rebaptisé IFICI depuis janvier 2024 — change concrètement. J’ai fait des erreurs, j’ai interrogé deux comptables, et j’ai fini par avoir une vision claire. La voici.


La structure reste française : pourquoi c’est logique (et ses limites)

Ma SASU a son siège social à Paris. Elle y restera tant que mes clients principaux sont français et que mon activité réelle se gère en grande partie depuis la France — contrats, facturation, support. Ce point est crucial : la résidence du dirigeant n’a pas d’impact automatique sur la résidence fiscale de la société.

Une SASU est réputée résidente fiscale française si sa direction effective est exercée en France. Si tu gères tout depuis Lisbonne, que tes décisions stratégiques se prennent à Lisbonne, que tes réunions se tiennent à Lisbonne… le fisc portugais pourrait théoriquement revendiquer que la société dispose d’un établissement stable sur son territoire. Ce n’est pas un risque théorique, c’est une vraie zone grise documentée dans le commentaire de l’article 5 de la convention FR-PT.

Ce que j’ai mis en place pour me protéger :

  • Je conserve un domicile de direction en France (siège social chez un prestataire à Paris)
  • Je me déplace régulièrement en France pour des réunions clients, et je garde les justificatifs de transport et d’hébergement
  • Mes contrats précisent le droit français et une adresse française

Ce que je déconseille : créer une SASU depuis Lisbonne sans client ni activité réelle en France, juste pour “profiter des deux systèmes”. C’est le chemin le plus direct vers un redressement des deux côtés.


Résidence fiscale personnelle au Portugal : ce que ça change vraiment

Dès lors que tu passes plus de 183 jours au Portugal dans l’année civile — ou que tu y établis ton foyer permanent — tu es résident fiscal portugais au sens de l’article 16 du Code de l’IRS (Código do IRS). Ça a des conséquences directes sur ta rémunération de dirigeant et tes dividendes SASU.

Ta rémunération de président : si tu te verses un salaire depuis ta SASU, ce salaire est imposable au Portugal. La convention fiscale franco-portugaise signée en 1971 — et mise à jour par l’avenant de 2016 — attribue en principe le droit d’imposition à l’État de résidence pour les salaires privés. Donc Portugal, sauf si l’activité est physiquement exercée en France.

Les dividendes : c’est là que ça se complique. Les dividendes versés par une société française à un résident fiscal portugais sont traités différemment selon qu’on est sous IFICI ou non. J’y reviens dans la section suivante.

Les cotisations sociales : en tant que président non rémunéré ou faiblement rémunéré de SASU, tu ne paies pas de cotisations en France sur les dividendes. En deçà du seuil de 10 % du capital social additionné des primes d’émission et des apports en compte courant, les dividendes sont soumis aux prélèvements sociaux français à 17,2 % — mais pas aux cotisations Urssaf. Au Portugal, si tu ne te verses pas de rémunération ou si tu travailles comme indépendant, tu peux être affilié à la Segurança Social portugaise à hauteur de 21,4 % sur une base forfaitaire.

Pour approfondir la situation du président non résident, j’ai détaillé les règles dans cet article sur la SASU et le non-résident.


Convention fiscale France-Portugal : qui taxe quoi

La convention fiscale entre la France et le Portugal est le document de référence pour éviter la double imposition. Elle est consultable sur le portail de la DGFiP (bofip.impots.gouv.fr), mais rédigée dans un langage qui mérite une traduction.

Voici ce qui s’applique concrètement dans ma situation :

Type de revenuDroit d’imposition principalRetenue à la source en FranceTaux max convention
Dividendes SASU vers résident PTPortugalOui, 12,8 % (PFU)15 %
Salaire dirigeant SASUPortugal (résidence)Non (si non exercé en FR)
Plus-values cession titresPortugalNon en principe
Intérêts compte courantPortugalOui, 12,8 %10 %

Le point clé sur les dividendes : la France applique une retenue à la source de 12,8 % au titre du prélèvement forfaitaire unique. Cette retenue est ensuite imputable sur l’impôt dû au Portugal, via le mécanisme de crédit d’impôt prévu à l’article 24 de la convention. En pratique, tu ne paies pas deux fois — mais tu dois gérer la déclaration dans les deux pays, avec les justificatifs de retenue (l’imprimé 2777-D côté français).

J’ai consacré un article dédié à ce mécanisme : convention fiscale France-Portugal et revenus de société.


Le statut RNH (IFICI) et les dividendes : ce que personne ne dit clairement

Le régime RNH classique a fermé ses portes aux nouveaux entrants le 31 décembre 2023. Il a été remplacé par l’IFICI — Incentivo Fiscal à Investigação Científica e Inovação — plus restrictif dans ses conditions d’éligibilité. Il cible principalement les professions à haute valeur ajoutée : tech, recherche, certaines fonctions dirigeantes, liste définie par l’ordonnance portugaise n° 352/2017 mise à jour.

Si tu es éligible à l’IFICI, les dividendes de source étrangère peuvent être exonérés d’impôt au Portugal, à condition que le pays source ait signé une convention avec le Portugal ou applique l’échange d’informations automatique. La France coche les deux cases.

En pratique, ça se traduit ainsi :

  • La France retient 12,8 % à la source sur les dividendes
  • Le Portugal exonère sous IFICI : tu ne paies rien de plus au Portugal
  • Selon les cas, le crédit d’impôt conventionnel peut permettre de récupérer une partie de la retenue française — mais c’est à valider avec un fiscaliste maîtrisant les deux droits, pas sur la base de cet article

Pour ceux qui ne sont pas éligibles à l’IFICI, les dividendes sont imposés au Portugal au taux libératoire de 28 % sur les revenus de capitaux mobiliers. Avec la retenue à la source française de 12,8 % imputable, l’impôt supplémentaire effectif au Portugal est d’environ 15,2 %. Sur 50 000 EUR de dividendes, ça représente 7 600 EUR d’impôt portugais nets de la retenue française. Ce n’est pas anecdotique.

Mon constat après deux ans : ne pars pas du principe que “Portugal = moins d’impôt sur les dividendes”. C’est vrai sous IFICI, et encore avec des nuances. Hors de ce régime, la situation peut être moins favorable qu’en restant résident français.


Dividendes vs rémunération : la question qui revient chaque année

En France, la logique SASU classique pour un dirigeant résident consiste souvent à se verser un salaire minimum ou nul pour éviter les cotisations TNS, puis à sortir du cash en dividendes. La flat tax à 30 % — 12,8 % IR + 17,2 % prélèvements sociaux — est le repère habituel.

Depuis le Portugal, la mécanique change selon trois scénarios :

Option 1 : Pas de rémunération, dividendes uniquement

  • IS en France : 15 % jusqu’à 42 500 EUR de bénéfice, 25 % au-delà (taux 2026)
  • Retenue à la source France : 12,8 %
  • Portugal sous IFICI : exonération potentielle
  • Charge globale estimée : environ 26-27 % sur les bénéfices distribués si IFICI actif

Option 2 : Rémunération modérée + dividendes réduits

  • Salaire imposable au Portugal au taux IFICI de 20 % flat pour les éligibles
  • Dividendes réduits = IS réduit si les bénéfices sont maintenus en société
  • Segurança Social portugaise à intégrer dans le calcul si l’activité est reconnue au Portugal

Option 3 : Tout garder en société

  • IS à 15 % sur les premiers 42 500 EUR de bénéfice
  • Trésorerie immobilisée dans la SASU jusqu’à distribution future
  • Pertinent si tu réinvestis dans l’activité ou si tu attends une sortie capitalistique

J’ai retenu l’option 1 avec une rémunération symbolique de 500 EUR par mois pour maintenir un lien formel avec la société. Ce n’est pas optimal fiscalement, mais ça simplifie ma gestion quotidienne et ça répond à une exigence de lisibilité pour mes clients.


Ce qu’il faut gérer concrètement côté administratif

Voilà ce que j’ai dû traiter depuis mon installation à Lisbonne — et ce que tu dois anticiper si tu fais pareil.

Côté France :

  • Déclarer ta non-résidence au fisc français via le formulaire 2042, en précisant la date de départ et en basculant sur le formulaire 2042-NR les années suivantes
  • Informer Qonto de ta non-résidence française — impact sur la conformité KYC, ils demandent un justificatif de résidence étrangère
  • Vérifier la situation Urssaf : sans rémunération, l’affiliation tombe d’elle-même, mais une confirmation écrite évite les mauvaises surprises
  • Briefer ton comptable sur ta situation de non-résident pour la liasse fiscale et le traitement des retenues à la source

Côté Portugal :

  • Obtenir le NIF (Número de Identificação Fiscal) — vingt minutes dans n’importe quel bureau de l’AT (Autoridade Tributária), ou en ligne via le portail ePortugal.gov.pt
  • T’inscrire au registre des Français établis hors de France auprès du consulat de Lisbonne — optionnel mais utile pour certains actes administratifs
  • Déposer ta déclaration IRS chaque année avant le 30 juin de l’année suivante
  • Déposer le dossier IFICI auprès de l’AT si tu y es éligible — la demande se fait l’année de l’installation, rétroactivement possible sous conditions

Pour le compte pro, j’utilise Qonto depuis ma SASU. Le compte reste domicilié en France, les virements vers mon compte personnel portugais (NB : j’utilise Wise pour ça) se font sans friction ni frais excessifs. C’est la partie la plus fluide de tout ce montage.

Si tu crées ta SASU depuis le Portugal ou que tu dois régulariser une situation existante, j’ai utilisé Legalstart pour les formalités à distance — modification de statuts, dépôts de comptes annuels, sans avoir à me déplacer en France.

Pour l’ouverture de compte pro en tant que non-résident, j’ai aussi recensé les options dans cet article sur le compte pro pour non-résident.


Les pièges à éviter absolument

Piège n°1 : Croire que partir au Portugal suffit à optimiser ta fiscalité Sans statut IFICI, tu cumules IS en France + retenue à la source + IR portugais à 28 %. Le total peut dépasser ce que tu aurais payé en restant résident français.

Piège n°2 : Ne pas documenter ta résidence effective Le fisc français peut contester ta non-résidence s’il estime que ton foyer principal est resté en France — c’est l’article 4 B du CGI qui s’applique. Loyer portugais, factures EDP ou NOS, relevés bancaires locaux : conserve tout, au minimum trois ans.

Piège n°3 : Ignorer le risque d’établissement stable Si ta SASU n’a aucune substance en France et que tu prends toutes tes décisions depuis Lisbonne, le fisc portugais peut qualifier un établissement stable sur son territoire au sens de l’article 5 de la convention. Conséquence : imposition partielle des bénéfices au Portugal en plus de la France.

Piège n°4 : Oublier la liasse fiscale française La SASU reste soumise à l’IS et doit déposer sa liasse fiscale chaque année, dans les trois mois suivant la clôture de l’exercice. Ta non-résidence n’y change rien. J’ai failli rater la date limite la première année, distrait par les formalités d’installation.


Questions fréquentes

Est-ce que ma SASU doit avoir un dirigeant résident en France ? Non. Le président de SASU peut résider à l’étranger. Ce qui compte, c’est que la direction effective de la société soit exercée depuis la France si tu veux qu’elle reste résidente fiscale française.

Dois-je payer des cotisations sociales en France si je suis président non rémunéré ? Non. Un président de SASU non rémunéré n’est pas affilié au régime général français. En contrepartie, tu n’as aucune couverture sociale française. C’est à toi de t’affilier à la Segurança Social au Portugal — cotisation minimale d’environ 130 EUR par mois en 2026 pour un indépendant — ou de souscrire une assurance privée.

Le statut IFICI est-il accessible si je suis entrepreneur digital ? Ça dépend de ton activité. Les consultants en IT, les développeurs, certains profils data et marketing technologique peuvent être éligibles selon la liste officielle des professions à haute valeur ajoutée. Les coachs en ligne ou les créateurs de contenu ont généralement plus de mal à rentrer dans les critères définis par l’ordonnance portugaise.

Combien coûte la création d’une SASU en 2026 si je veux en créer une depuis Lisbonne ? Les frais restent identiques à ceux d’une création classique : annonce légale environ 193 EUR, frais de greffe 37,45 EUR, auxquels s’ajoutent les honoraires d’une plateforme comme Legalstart si tu délègues les formalités. Tout se fait en ligne, sans se déplacer en France.

Est-ce que je dois déclarer mes dividendes SASU à l’administration portugaise même s’ils sont exonérés sous IFICI ? Oui. L’exonération ne dispense pas de la déclaration. Tu reportes les dividendes dans ton IRS portugais, et c’est à ce stade que l’exonération s’applique. Ne pas déclarer expose à un redressement, même si in fine tu ne dois rien.


Ma conclusion après deux ans de ce montage

Honnêtement, garder une SASU française depuis Lisbonne, c’est faisable — mais ce n’est pas simple. C’est gérable si tu es organisé, si tu as un comptable français au fait des situations internationales (Indy a ses limites sur ce terrain, j’ai dû compléter avec un expert-comptable traditionnel pour les questions de convention), et si tu documentes rigoureusement ta résidence portugaise.

Le bénéfice réel, dans mon cas, ce n’est pas principalement fiscal. C’est la continuité : mes clients français font confiance à une entité française, avec un IBAN français, sous droit français. Cette crédibilité a une valeur commerciale concrète que je n’aurais pas eue en créant une structure portugaise de zéro.

Si tu envisages ce schéma, fais-toi accompagner par quelqu’un qui maîtrise les deux systèmes. Ne te fie pas uniquement à des forums d’expats ou à des articles comme celui-ci pour prendre des décisions fiscales — y compris le mien. Mais au moins, tu sais maintenant quelles questions poser à ton conseiller.

SE

Samuel Eustache

Entrepreneur français basé à Lisbonne. Mon parcours.