Convention fiscale France-Suisse : guide pratique pour dirigeants
Convention 1966, forfait fiscal, déclaration mondiale : ce que doit savoir tout dirigeant franco-suisse avant d'optimiser sa structure. Chiffres 2026.
La convention fiscale France-Suisse de 1966 est l’une des plus citées par les entrepreneurs français qui envisagent un départ. Et l’une des plus mal comprises. J’accompagne régulièrement des dirigeants qui arrivent avec une vision idéalisée : “je m’installe en Suisse, je paie moins d’impôts, fin du sujet.” La réalité est nettement plus complexe, et les erreurs coûtent cher, parfois très cher, avec redressement à la clé.
Ce que je partage ici, c’est ce que j’explique concrètement aux expats que je conseille sur leur structure et leur fiscalité internationale. Pas de la théorie juridique : des points d’attention pratiques, des pièges fréquents, et des chiffres pour calibrer ta situation.
La convention de 1966 : ce qu’elle règle vraiment
La convention franco-suisse du 9 septembre 1966 (mise à jour par avenants successifs, dernier avenant significatif en 2009) détermine quel État a le droit d’imposer quoi. Elle ne supprime pas l’impôt : elle répartit le droit d’imposer entre la France et la Suisse.
Les grands principes :
- Les revenus d’activité salariée sont imposés dans l’État où le travail est physiquement exercé. Si le dirigeant travaille depuis Genève, la Suisse impose. Mais si 60 jours sont travaillés depuis Paris, la France veut sa part.
- Les dividendes versés par une société française à un résident suisse subissent une retenue à la source française plafonnée à 15 % par la convention. Pour une personne physique, le droit interne français prévoit 12,8 % (article 119 bis du CGI) : c’est ce taux, plus bas que le plafond, qui s’applique en pratique. La retenue est imputable sur l’impôt suisse.
- Les plus-values de cession de titres d’une société française sont en principe imposables en France si le cédant y détenait plus de 25 % du capital à un moment quelconque dans les cinq ans précédant la cession (article 13 de la convention).
- Les intérêts et redevances : retenue à la source réduite ou nulle selon le cas.
Ce que la convention ne fait pas : elle ne protège pas celui qui n’est pas réellement résident fiscal suisse. C’est le point sur lequel j’insiste à chaque accompagnement.
Résidence fiscale suisse : les critères qui comptent
Pour bénéficier de la convention, il faut être résident fiscal suisse au sens du droit suisse ET au sens de la convention (article 4). Ce n’est pas un tampon dans un passeport, c’est une réalité économique et physique.
La Suisse retient comme critères : le domicile légal, le centre des intérêts vitaux (famille, activité économique principale), et la présence physique habituelle. La France, de son côté, va vérifier si le contribuable conserve des “liens habituels de séjour” ou un “foyer permanent” sur son territoire.
Le piège le plus fréquent que je vois sur les dossiers que je suis : le dirigeant qui s’installe nominalement à Zurich ou Genève, mais dont la famille reste en région parisienne, dont les clients sont à 90 % français, et qui passe 200 jours par an en France. La France peut revendiquer la résidence fiscale sur la base du foyer permanent. La convention prévoit des règles de tie-break (article 4 §2), mais le contentieux est réel.
Ce que je conseille systématiquement : documenter la résidence suisse dès le premier jour. Bail, attestation de domicile, compte bancaire suisse actif, médecin, abonnements locaux, relevés de téléphonie suisse. Et surtout : compter ses jours de présence en France.
SASU française et résidence suisse : la combinaison la plus délicate
C’est le montage que je rencontre le plus souvent en accompagnement : un entrepreneur qui garde sa SASU française pour facturer ses clients, s’installe en Suisse, et espère que les dividendes seront imposés uniquement en Suisse.
Voilà ce qui se passe en pratique.
Côté SASU française :
- L’IS reste dû en France (15 % jusqu’à 42 500 EUR de bénéfice, 25 % au-delà). La convention ne change rien à l’imposition de la société elle-même : résidente française, elle paie l’IS français.
- La rémunération de dirigeant versée en France est soumise aux cotisations sociales françaises (assimilé-salarié).
- Les dividendes versés à un résident suisse (personne physique) subissent une retenue à la source de 12,8 % prélevée par la France (droit interne, sous le plafond de 15 % fixé par l’article 11 de la convention).
Côté résident suisse :
- Les dividendes nets (après retenue française de 12,8 %) sont déclarés en Suisse, où ils sont imposés au taux cantonal. La retenue française est en principe imputable sur l’impôt suisse dû, mais si le taux suisse est inférieur à la retenue, la différence n’est pas récupérée.
- La rémunération de dirigeant est imposable en France si l’activité est exercée en France, ce qui est souvent le cas pour un dirigeant actif.
Résultat net : la SASU française avec résident suisse n’est pas aussi avantageuse qu’elle est parfois présentée. L’IS est intégral, la retenue à la source réduit les dividendes avant même qu’ils arrivent en Suisse, et la rémunération reste en partie soumise à la fiscalité française. C’est pourquoi j’oriente souvent les expats que j’accompagne vers une réflexion sur la structure locale suisse, SA ou Sàrl, quand le projet est vraiment ancré en Suisse.
Pour comprendre comment ces mécanismes s’articulent avec d’autres conventions, j’ai détaillé un cas similaire dans mon article sur la convention fiscale France-Portugal, et des règles très différentes dans la convention France-Italie (régime forfettario), la convention France-Maroc (dividendes exonérés de retenue française) et la convention France-USA (entités hybrides LLC).
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Le forfait fiscal suisse : mythe ou réalité pour les entrepreneurs ?
Le forfait fiscal suisse (imposition d’après la dépense, article 14 LIFD) est réservé aux étrangers qui s’établissent en Suisse pour la première fois ou après une absence de dix ans, et qui n’y exercent pas d’activité lucrative.
Ce dernier point est décisif : si tu diriges activement une société, française ou suisse, tu n’as en principe pas accès au forfait fiscal. Il est conçu pour les rentiers, les sportifs de haut niveau, les retraités fortunés. Pas pour le dirigeant de 40 ans qui gère une activité depuis son bureau à Lausanne.
Les cantons qui proposent encore le forfait fiscal en 2026 : Vaud, Valais, Genève (réintroduit sous conditions), Tessin, Fribourg, et plusieurs cantons alémaniques. Le montant minimum de base imposable varie selon les cantons, généralement entre 400 000 et 700 000 CHF de dépenses annuelles présumées.
Mon avis direct : si tu es un entrepreneur actif, oublie le forfait fiscal dans ta réflexion initiale. Concentre-toi sur la structure juridique adaptée et la documentation de ta résidence réelle.
Tableau comparatif : imposition des principaux revenus
| Type de revenu | Résidence France | Résidence Suisse + source France |
|---|---|---|
| IS sur bénéfices SASU | 15 % (≤ 42 500 €) / 25 % | 15 % / 25 % (inchangé) |
| Dividendes SASU | PFU 30 % (flat tax) | Retenue source 15 % + impôt cantonal |
| Rémunération dirigeant (activité en FR) | IR barème + cotisations | IR France + cotisations FR |
| Plus-value cession titres (> 25 %) | PFU 30 % | Imposition France (convention art. 13) |
| Revenus immobiliers France | IR barème | Imposition France (art. 6) |
| Intérêts source française | PFU 30 % | Retenue source 10 % max (convention) |
Note : les taux cantonaux suisses varient de 11 % à 22 % environ selon le canton et la commune. Genève est parmi les plus élevés, Zoug parmi les plus bas.
Cas chiffré : dirigeant à Genève et frontalier en télétravail
Deux situations types que je rencontre le plus souvent, avec des ordres de grandeur pour calibrer (les montants exacts dépendent du canton, de la commune et de ta situation familiale ; fais valider par un fiscaliste).
Cas 1 : dirigeant de SASU française installé à Genève, 50 000 € de dividendes.
| Étape | Montant | Détail |
|---|---|---|
| Dividende brut versé par la SASU | 50 000 € | Après IS français déjà payé par la société |
| Retenue à la source France | −6 400 € | 12,8 % (droit interne, plafond conventionnel 15 %) |
| Reçu net en Suisse | 43 600 € | Avant impôt cantonal et fédéral |
| Impôt suisse sur les dividendes | −7 500 à −11 000 € | Barème genevois, imposition partielle possible si participation ≥ 10 % |
| Imputation de la retenue française | +6 400 € | Imputation forfaitaire, plafonnée à l’impôt suisse dû |
| Net en poche (ordre de grandeur) | ≈ 41 000 à 42 500 € | Selon commune et taux effectif |
La leçon du tableau : la combinaison SASU française + résidence genevoise laisse une pression fiscale réelle bien supérieure au fantasme « Suisse = zéro impôt », surtout une fois l’IS français compté en amont.
Cas 2 : frontalier résident en France, salarié ou dirigeant salarié à Genève, 120 000 CHF de salaire.
Genève ne fait pas partie de l’accord frontalier de 1983 (qui couvre Vaud, Valais, Neuchâtel, Jura, Berne, Soleure et les deux Bâle) : le salaire y est imposé à la source à Genève, et la France élimine la double imposition par un crédit d’impôt égal à l’impôt français. Depuis le 1er janvier 2026, l’avenant à la convention (en vigueur depuis le 24 juillet 2025) sécurise le télétravail : jusqu’à 40 % du temps de travail annuel effectué depuis la France, tout le salaire reste imposé à Genève, avec au passage 10 jours de missions hors de Suisse assimilables à du télétravail. Au-delà de 40 %, les jours télétravaillés basculent dans l’imposition française dès le premier jour, et l’échange automatique des données salariales permet aux deux administrations de vérifier. Sur 120 000 CHF, deux jours de télétravail par semaine (40 %) ne changent donc rien ; trois jours, et une part du salaire part au barème français avec régularisation.
Déclaration des revenus mondiaux : l’obligation que tout résident suisse doit respecter
La Suisse impose ses résidents sur l’ensemble de leurs revenus mondiaux, exactement comme la France. Être résident fiscal suisse ne signifie pas ne déclarer que les revenus suisses.
Les revenus de source française (dividendes, rémunération, plus-values) doivent être déclarés à l’administration fiscale suisse. La convention prévoit des mécanismes pour éviter la double imposition : soit l’exemption avec progressivité (la France impose, la Suisse exempte mais intègre le revenu pour calculer le taux), soit le crédit d’impôt (la retenue française est imputable sur l’impôt suisse).
Un point que j’entends souvent en accompagnement et qui est faux : “la Suisse n’échange pas d’informations avec la France”. Depuis 2018, la Suisse participe à l’échange automatique d’informations (EAI) dans le cadre de la norme CRS/OCDE. Comptes bancaires suisses, dividendes reçus, revenus de placement : tout remonte automatiquement à l’administration française si elle le demande, et inversement.
Pour comprendre la logique générale des crédits d’impôt dans une situation similaire, mon article sur la double imposition pour les freelances couvre ces mécanismes en détail.
Les erreurs que je vois le plus souvent en accompagnement
1. Partir sans avoir établi la rupture de résidence fiscale française. Le formulaire 2042 de départ doit être rempli, et la date de départ doit être documentée. Trop d’entrepreneurs partent sans formaliser la rupture : la France continue de les considérer comme résidents.
2. Conserver un compte bancaire en France avec des flux importants. Ça ne suffit pas à créer la résidence, mais ça complique la preuve de la résidence suisse. Je recommande de centraliser sur un compte suisse ou sur un service de paiement international type Wise pour les flux transfrontaliers.
3. Sous-estimer les cotisations sociales françaises. Si une rémunération de dirigeant assimilé-salarié est versée depuis une SASU française, les cotisations sociales restent dues en France même en cas de résidence suisse. La convention ne touche pas à la sécurité sociale, régie par des accords bilatéraux séparés (accord franco-suisse de 1979, mis à jour).
4. Ne pas anticiper la plus-value de cession. Si la SASU doit être vendue dans quelques années, il faut analyser dès maintenant la répartition du droit d’imposition. L’article 13 de la convention réserve à la France le droit d’imposer si le cédant détenait plus de 25 % dans les cinq ans précédant la vente. L’exit tax française peut aussi s’appliquer au moment du départ.
5. Oublier la TVA et la facturation électronique. Une SASU française reste soumise à la réforme de facturation électronique française. C’est un point pratique que j’aborde systématiquement avec les expats que j’accompagne qui conservent leur structure française.
Lien partenaire, l'équipe touche une commission, sans surcoût pour toi. Comment ça marche.
Questions fréquentes
Dois-je déclarer mes revenus en France si je suis résident suisse ? Pas sur tes revenus mondiaux. Mais la France peut imposer certains revenus de source française (dividendes, plus-values, rémunération d’activité exercée en France) via la retenue à la source. Tu n’as pas à déposer une déclaration 2042 complète, mais certains revenus restent imposables en France selon la convention.
La retenue à la source française sur les dividendes est-elle récupérable ? Elle est imputable sur l’impôt suisse dû sur ces mêmes dividendes. Si le taux suisse est supérieur à la retenue française (12,8 % pour une personne physique), tu paies la différence en Suisse. S’il est inférieur, tu perds la différence : la Suisse ne rembourse pas la retenue française excédentaire.
Combien de télétravail un frontalier peut-il faire depuis la France en 2026 ? Jusqu’à 40 % du temps de travail annuel sans changer l’imposition : le salaire reste imposé dans l’État de l’employeur. Au-delà, les jours télétravaillés deviennent imposables en France dès le premier jour, missions temporaires comprises.
Ma SASU peut-elle être remplacée par une Sàrl suisse ? Oui, mais c’est un projet qui se prépare. La Sàrl suisse est imposée à l’IS cantonal, généralement entre 11 % et 18 % selon le canton, ce qui peut être avantageux. Mais il faut une substance réelle : bureaux, activité locale, personnel ou direction effective sur place. Une coquille vide à Zoug sans activité réelle n’est pas une optimisation viable.
Le forfait fiscal suisse est-il accessible si je conserve une SASU française active ? En pratique non, si tu exerces une activité de direction active. Le forfait exige de ne pas exercer d’activité lucrative en Suisse. Diriger une société française depuis la Suisse est une zone grise que les cantons interprètent différemment, mais le risque de refus ou de remise en cause est réel.
Que se passe-t-il si la France conteste ma résidence suisse ? La France peut engager une procédure de vérification et qualifier ta résidence de française, si elle estime que ton foyer permanent ou ton centre des intérêts vitaux reste en France. Les critères de tie-break de la convention (article 4 §2) s’appliquent en cascade : foyer d’habitation permanent, séjour habituel, nationalité, accord amiable entre États. Le contentieux existe. Sur les dossiers que je suis, j’ai vu des situations aller jusqu’à la commission amiable franco-suisse.
Ce que je retiens de mes accompagnements
La convention France-Suisse de 1966 est un outil technique qui ne pardonne pas les approximations. Les expats que j’accompagne et qui s’en sortent bien sont ceux qui ont construit leur résidence suisse comme une réalité économique et physique, pas comme un habillage fiscal. Ils ont formalisé leur départ de France, structuré leur activité localement, et compris qu’une SASU française reste une entité imposable en France, convention ou pas.
Si tu es en phase de réflexion sur un départ en Suisse ou sur la restructuration de ton activité entre les deux pays, commence par cartographier tes flux : où est générée la valeur, où est exercée la direction, où vit ta famille. Ce triptyque déterminera ta situation fiscale réelle bien plus que l’adresse inscrite sur ton permis de séjour.
Et si la SASU française que tu suis a besoin d’être mise en ordre avant ce mouvement, comptabilité, déclarations IS, facturation, c’est le bon moment pour outiller ça correctement : mon avis détaillé sur Pennylane explique ce que couvre une compta connectée avec expert-comptable pour un dirigeant à distance.
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