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Auto-entrepreneur quand on vit a l'etranger : possible ou pas ?

Peut-on rester auto-entrepreneur en s'expatriant ? Les 3 pieges majeurs (residence fiscale, protection sociale, plafonds) et les profils pour qui ce regime reste pertinent.

Par Samuel Eustache · ·8 min de lecture

Avant de creer ma SASU, j’etais auto-entrepreneur. Et quand j’ai pose mes valises a Lisbonne en 2023, ma premiere reaction a ete : je garde le statut, c’est plus simple. Mauvaise idee. Trois mois plus tard, je recevais un appel de l’URSSAF qui voulait comprendre pourquoi mon adresse SIRENE etait toujours en France alors que ma declaration fiscale indiquait une residence portugaise. Mon comptable francais, que j’avais garde “au cas ou”, m’a avoue qu’il ne savait pas comment traiter mon formulaire 2042-C-PRO dans ce contexte. C’est la que j’ai realise que rester auto-entrepreneur en s’expatriant n’a rien d’evident.

Cet article compile ce que j’aurais voulu lire avant de partir : ce qui est legalement possible, les 3 pieges majeurs qui peuvent te couter cher, et le tableau de decision honnete entre “garder l’auto-entrepreneur” et “passer en SASU” quand on vit a l’etranger.

Peut-on rester auto-entrepreneur en s’expatriant ?

Reponse courte : oui, techniquement, mais a conditions. Le regime de l’auto-entrepreneur (officiellement micro-entrepreneur depuis 2016) n’impose pas la residence fiscale francaise. Tu peux conserver ton SIRET, continuer a facturer, et declarer ton chiffre d’affaires depuis l’etranger.

Reponse longue : c’est plus complique. Le probleme ne vient pas du statut lui-meme mais de l’article 4B du Code general des impots (CGI) qui definit la residence fiscale en France. Des que tu deplaces ton foyer fiscal a l’etranger, ton activite francaise devient un “etablissement stable” au sens des conventions fiscales bilaterales, et le pays de residence (Portugal, Espagne, Belgique, etc.) peut revendiquer le droit d’imposer ton revenu d’auto-entrepreneur.

Concretement, l’URSSAF et l’INSEE acceptent que tu mettes a jour ton adresse a l’etranger sur ton compte auto-entrepreneur. Le SIRET reste actif, les declarations mensuelles ou trimestrielles continuent. Mais sur le plan fiscal et social, tu changes de monde des le jour ou tu n’es plus resident francais au sens de l’article 4B.

D’apres la doctrine de impots.gouv.fr, tu es non-resident fiscal si tu remplis l’un de ces criteres :

  • Ton foyer (logement principal, famille) est hors de France
  • Tu sejournes en France moins de 183 jours par an
  • Ton activite professionnelle principale est exercee a l’etranger
  • Le centre de tes interets economiques est hors de France

Si tu coches au moins une de ces cases, tu es non-resident fiscal francais, meme si tu gardes la nationalite francaise et un SIRET actif.

Les 3 pieges majeurs

Piege n°1 : la residence fiscale et la convention bilaterale

C’est le piege le plus dangereux et le plus mal compris. Tant que tu es resident fiscal francais, ton CA d’auto-entrepreneur est impose en France via le formulaire 2042-C-PRO (regime micro-fiscal ou versement liberatoire). Simple.

Des que tu deviens non-resident, les regles changent radicalement. La convention fiscale bilaterale entre la France et ton pays de residence determine qui taxe quoi. Pour la plupart des pays europeens (Portugal, Espagne, Belgique, Allemagne), la regle est la suivante : les revenus d’une activite independante exercee a distance depuis l’etranger sont imposables dans le pays de residence, sauf si tu disposes en France d’une “base fixe” (bureau, local commercial, salaries).

Si tu factures depuis Lisbonne en faisant tout depuis ton appartement portugais, le Portugal considere que c’est une activite portugaise. La France peut accepter de te laisser declarer en versement liberatoire… mais le Portugal peut aussi venir te chercher pour reclamer son du. Resultat possible : double imposition ou pire, requalification de ton activite avec rappel de cotisations.

J’ai vu des freelances expatries se faire reclamer 3 ou 4 ans de cotisations sociales portugaises retroactives parce qu’ils n’avaient jamais declare leur activite au Portugal. La somme depasse souvent ce qu’aurait coute une structure proprement montee des le depart.

Piege n°2 : la protection sociale

L’auto-entrepreneur cotise a l’URSSAF (volet social du regime micro-social) qui te donne une couverture maladie, retraite, et indemnites journalieres en France. Si tu n’es plus resident francais, tu n’es plus rattache a la Securite sociale francaise. Logique : tu ne vis pas en France.

En theorie, tu basculs automatiquement vers le systeme du pays de residence (Seguranca Social au Portugal, Seguridad Social en Espagne, INSS au Bresil, etc.). En pratique, ce basculement n’est jamais automatique : tu dois t’inscrire activement au regime local, declarer ton statut d’independant, et payer tes cotisations la-bas.

Resultat fou : tu peux continuer a payer ~22% de cotisations a l’URSSAF francaise (regime micro-social pour prestations de service BNC) et etre redevable de ~21,4% de cotisations a la Seguranca Social portugaise sur le meme CA. C’est ce qui m’est arrive sur 4 mois avant que je regularise ma situation.

D’apres urssaf.fr, un auto-entrepreneur non-resident doit informer l’URSSAF de son depart et le service “Independants residant a l’etranger” peut interrompre l’affiliation francaise si tu ne disposes plus de base fixe en France. Mais c’est a toi de faire la demarche.

Piege n°3 : les plafonds et la sortie du regime

Le regime micro-entrepreneur a des plafonds de chiffre d’affaires fixes par service-public.fr :

  • 77 700 € pour les prestations de service (BNC ou BIC services)
  • 188 700 € pour les activites de vente de marchandises (BIC vente)

Au-dessus, tu sors du regime et bascules en regime reel (BIC ou BNC reel simplifie). Pour un expat qui developpe son activite a l’etranger avec des clients francais ou europeens, ces plafonds arrivent vite. Et la sortie du regime declenche :

  • Assujettissement a la TVA (si tu n’avais pas franchi le seuil de franchise en base)
  • Obligation de tenir une comptabilite reelle
  • Perte du versement liberatoire de l’impot sur le revenu
  • Cotisations sociales calculees au reel et non plus en pourcentage du CA

A partir de ~50 000 € de CA annuel en services, le regime micro-entrepreneur devient rarement optimal pour un expat, parce qu’il taxe le CA brut sans deductions, alors qu’une SASU permettrait de deduire les charges (logiciels, voyages, sous-traitance) et de mieux piloter la remuneration via dividendes.

Tableau comparatif : auto-entrepreneur vs SASU pour un expat

CritereAuto-entrepreneur expatSASU expat
Plafond CA77 700 € (services) / 188 700 € (vente)Illimite
Cotisations sociales~22% du CA brut (services)0 sur dividendes, charges sociales reduites pour TNS gerant
ComptabiliteLivre des recettes simpleBilan annuel obligatoire
Cout de structure~0 €/an800-1 500 €/an (compta + juridique)
TVAFranchise jusqu’a 36 800 € (services)Recuperable des le 1er €
Deduction des chargesAucuneToutes les charges pro
Image B2B grands comptesFaible (vue comme “petit”)Forte (statut societe)
Versement liberatoire IROui (sous conditions de RFR)Non
Optimisation dividendesImpossiblePossible (PFU 30% ou bareme)
Compatibilite expatriationMoyenne (pieges fiscaux)Bonne (structure dediee)
Reactivite adminTres eleveeMoyenne

Quand garder l’auto-entrepreneur en s’expatriant

L’auto-entrepreneur reste pertinent dans trois profils types :

  1. CA inferieur a 30 000 €/an : la simplicite du regime compense les inconvenients fiscaux. La SASU coute trop cher en frais fixes a ce niveau de revenu.
  2. Freelance court terme ou test d’activite : tu testes une activite pendant 6-12 mois sans savoir si tu vas continuer. Pas la peine de monter une societe.
  3. Activite secondaire ou complementaire : tu as deja un job salarie, des revenus fonciers, ou une autre source principale, et l’auto-entreprise represente moins de 30% de tes revenus.

Dans tous les cas, il faut imperativement :

  • Informer l’URSSAF du depart a l’etranger
  • Declarer son activite au pays de residence
  • Verifier la convention fiscale bilaterale (notamment l’article sur les revenus d’activite independante)
  • Garder une preuve du lieu d’execution du travail si l’activite reste sporadiquement francaise

Quand basculer en SASU

A l’inverse, voici les profils ou la SASU est nettement plus pertinente que l’auto-entrepreneur quand on vit a l’etranger :

  1. CA superieur a 40 000 €/an : les economies fiscales et sociales compensent largement les frais de structure.
  2. Activite B2B avec grands comptes : beaucoup de DAF refusent de signer avec un auto-entrepreneur (perception de fragilite). La SASU rassure.
  3. Volonte d’optimiser via dividendes : la SASU permet de toucher une remuneration mixte salaire + dividendes au PFU 30%, fiscalement bien plus efficace au-dela de 50 K€ de CA.
  4. Activite avec charges importantes : si tu sous-traites, voyages, paies des outils SaaS coutants, la deduction des charges en SASU change tout.
  5. Ambitions de croissance : tu veux embaucher, lever, vendre la boite un jour. L’auto-entrepreneur est un cul-de-sac juridique pour ca.

J’ai bascule personnellement quand mon CA freelance a depasse 50 K€ annuels et que mes premiers grands comptes m’ont demande “vous etes en societe ou en auto-entrepreneur ?” avec une mine dubitative. La reponse a determine 2 contrats sur 3.

Pour creuser cette comparaison, voir SASU vs EURL pour expat : quel statut choisir et SASU non-resident : guide complet 2026.

Procedure pratique pour rester auto-entrepreneur en s’expatriant

Si malgre tout tu decides de garder l’auto-entreprise, voici les 6 etapes a suivre dans l’ordre :

  1. Mettre a jour ton adresse sur ton compte auto-entrepreneur (autoentrepreneur.urssaf.fr) avec ta nouvelle adresse a l’etranger. L’URSSAF transmet automatiquement a l’INSEE pour mise a jour du SIRENE.
  2. Informer le service “Independants residant a l’etranger” de l’URSSAF par courrier ou via ton espace en ligne. Ils evaluent si tu restes affilie au regime francais ou non.
  3. T’inscrire au regime des independants du pays de residence (Seguranca Social au Portugal via le portal Financas, par exemple). C’est obligatoire des que tu y reside plus de 183 jours.
  4. Verifier ton statut fiscal sur impots.gouv.fr (espace particulier) et declarer ton depart via le formulaire 2042-NR. Tu deviens contribuable non-resident.
  5. Adapter tes factures : ajouter ton numero TVA intracommunautaire si tu en as un, indiquer “TVA non applicable, art. 293 B du CGI” si tu es en franchise, et mentionner ton adresse a l’etranger.
  6. Conserver des preuves : du lieu reel d’execution du travail, des deplacements en France, de ta residence principale a l’etranger. En cas de controle, c’est ce qui te sauvera.

Pour la gestion bancaire et comptable, deux outils me servent quotidiennement :

Shine reste mon recommande n°1 pour les auto-entrepreneurs expatries : declaration URSSAF integree au compte (tu valides en 1 clic chaque mois), IBAN francais accepte par l’URSSAF, ouverture 100% en ligne depuis l’etranger. Tarif des 7,90 €/mois HT.

Cote comptabilite, meme si l’auto-entrepreneur n’a pas d’obligation de bilan, tenir un livre de recettes propre est indispensable en cas de controle, surtout en situation d’expatriation ou les justificatifs sont scrutes :

Indy automatise le suivi de tes recettes et la generation de tes declarations URSSAF. Plan auto-entrepreneur a 12 €/mois HT, ce qui reste raisonnable pour la tranquilite que ca apporte.

FAQ

Puis-je rester auto-entrepreneur en vivant au Portugal sous le statut RNH ? Oui, c’est juridiquement possible, mais le statut Residente Nao Habitual (RNH) tel qu’il existait avant 2024 est ferme aux nouveaux arrivants depuis le 1er janvier 2024. Ceux qui en beneficient deja peuvent garder l’auto-entreprise francaise, mais l’arbitrage avec une SASU francaise + RNH reste a chiffrer cas par cas. Voir le guide statuts pour la decision.

Mon CA d’auto-entrepreneur passe-t-il dans la base imposable du pays de residence ? Oui, generalement. La plupart des conventions fiscales bilaterales attribuent l’imposition des revenus d’activite independante au pays ou l’activite est physiquement exercee. Tu peux deduire en France via le credit d’impot (formulaire 2047) pour eviter la double imposition, mais c’est rarement parfait. Detail dans le guide fiscalite.

Puis-je continuer a beneficier de la CPAM francaise comme auto-entrepreneur expatrie ? Non, des que tu n’es plus resident en France, tu sors de l’Assurance Maladie. Tu dois t’affilier au systeme du pays de residence. Pour les expats qui voyagent beaucoup, une assurance privee internationale (April, Allianz Care, Cigna) complete utilement la couverture locale.

Que se passe-t-il si je depasse 77 700 € en cours d’annee ? Tu peux depasser une fois sur deux annees consecutives sans perdre le regime. Au troisieme depassement (ou des le premier si tu depasses 91 900 €), tu bascules en regime reel BIC/BNC. C’est generalement le moment optimal pour passer en SASU si tu ne l’avais pas deja fait. Voir le process pour la transition.

Faut-il fermer l’auto-entreprise francaise pour creer une societe locale a l’etranger ? Pas forcement. Tu peux avoir les deux structures en parallele si l’activite est cloisonnee proprement. Mais c’est rarement optimal fiscalement : tu cumules les obligations declaratives sans gagner grand-chose. Mieux vaut trancher : soit tout en France (SASU), soit tout local (entreprise portugaise/espagnole/belge), soit une SASU francaise + filiale locale si l’activite le justifie.


Mon conseil final : si tu lis cet article parce que tu envisages de partir, prends 1h pour faire le calcul de tes cotisations + impots dans les 2 scenarios (auto-entrepreneur garde vs SASU creee). Souvent, la SASU est plus rentable des 35-40 K€ de CA pour un expat, et la simplicite apparente de l’auto-entrepreneur cache des couts caches (double affiliation, risque de controle, plafonds qui arrivent vite). Comme me l’a dit mon expert-comptable apres mon premier controle : “l’auto-entrepreneur, c’est genial pour debuter en France. C’est rarement le bon choix pour s’expatrier.”

SE

Samuel Eustache

Entrepreneur francais base a Lisbonne. Mon parcours.