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Statuts juridiques

Auto-entrepreneur et nomade digital en Asie : Bali, Thaïlande, Vietnam — ce que ça change vraiment

Garder son auto-entreprise française à Bali ou Bangkok : règle des 183 jours, plafonds 2026, domicile fiscal. Ce que personne ne te dit avant de partir.

Par L'équipe Entrepreneur Expat · ·9 min de lecture

J’ai croisé une dizaine de freelances français à Canggu et à Chiang Mai l’année dernière. Sur dix, huit m’ont dit la même chose : “Je suis toujours auto-entrepreneur en France, ça me suffit.” Quand je creuse un peu, la moitié ne sait pas vraiment ce que ça implique fiscalement, et l’autre moitié fait semblant de ne pas s’en préoccuper. Ce n’est pas un jugement — j’ai moi-même mis du temps à démêler tout ça avant de poser mes valises à Lisbonne.

Voilà ce que je sais, concrètement, sur la faisabilité d’une auto-entreprise française quand tu passes tes journées dans un café de Bali, de Bangkok ou de Hanoï.

La vraie question : où es-tu résident fiscal ?

C’est le point de départ. Tout le reste en découle. La règle des 183 jours est connue, mais elle est souvent mal comprise. Dépasser 183 jours dans un pays étranger au cours d’une année civile peut te rendre résident fiscal de ce pays — selon les conventions fiscales bilatérales en vigueur.

La France a signé des conventions avec la Thaïlande (convention du 15 septembre 1974) et le Vietnam (convention du 10 mai 1993). Avec l’Indonésie (Bali), c’est plus complexe : la convention franco-indonésienne de 1979 existe mais elle est ancienne et peu appliquée dans les faits pour les petits revenus.

Ce que ça veut dire concrètement :

  • Si tu passes plus de 183 jours en Thaïlande sur une année civile, tu es potentiellement résident fiscal thaïlandais. Tu dois en principe déclarer tes revenus mondiaux là-bas — même si en pratique, peu de freelances français expatriés le font.
  • La France, de son côté, considère que tu peux rester résident fiscal français si tu y conserves ton foyer principal, tes intérêts économiques ou ta famille. Ce critère est subjectif et l’administration fiscale française ne le lâche pas facilement — l’article 4B du Code général des impôts en donne les contours précis.

La question n’est donc pas “est-ce que je peux garder mon auto-entreprise ?” mais “est-ce que je reste résident fiscal français, et dans ce cas, est-ce que je règle bien mes cotisations et impôts en France ?”

Auto-entreprise depuis l’étranger : ce que la loi dit en 2026

L’auto-entreprise (micro-entreprise) est ouverte aux ressortissants européens et, sous conditions, aux non-résidents. Mais voilà le point qui coince : l’URSSAF exige que le siège de l’activité soit en France. Autrement dit, tu dois avoir une adresse professionnelle française valide.

Si tu n’as plus de domicile personnel en France — tu as rendu ton appartement, résilié ta boîte aux lettres — tu dois obligatoirement passer par une solution de domiciliation. C’est un point que beaucoup de nomades ignorent jusqu’au premier redressement ou jusqu’au renouvellement de leur carte Vitale.

Les plafonds de chiffre d’affaires 2026 pour l’auto-entreprise :

Catégorie d’activitéPlafond CA annuel 2026
Vente de marchandises188 700 €
Prestations de services BIC77 700 €
Prestations de services BNC77 700 €
Activités libérales (CIPAV)77 700 €

Pour la plupart des nomades digitaux — développeurs, consultants, rédacteurs, designers — on parle de prestations de services. Le plafond à 77 700 € tient dans un premier temps, mais il peut coincer dès que tu signes deux ou trois contrats corporate dans l’année.

Les taux de cotisations sociales 2026 : 21,2 % pour les services BNC, 21,1 % pour les services BIC. Ces taux bougent chaque janvier — je les vérifie systématiquement sur autoentrepreneur.urssaf.fr en début d’année.

Bali, Thaïlande, Vietnam : trois situations très différentes

Bali (Indonésie)

Bali est le fantasme de beaucoup. En réalité, c’est l’endroit le plus compliqué juridiquement. L’Indonésie ne dispose pas de visa nomade digital officiel clairement encadré — le “social visa” B211A est une solution de contournement tolérée mais précaire, renouvelable tous les 60 jours pour un maximum de 180 jours. Si tu travailles depuis Bali pour des clients français en tant qu’auto-entrepreneur français, tu es dans une zone grise totale vis-à-vis du droit indonésien du travail.

Côté fiscal : la convention franco-indonésienne de 1979 existe, mais l’application pratique est quasi inexistante pour les petits freelances. En dessous d’un certain seuil de revenus, l’administration indonésienne ne vient pas te chercher. Ça ne veut pas dire que c’est légal — ça veut dire que le risque est faible à court terme. Nuance importante.

Thaïlande

La Thaïlande a lancé un visa LTR (Long-Term Resident) en septembre 2022, accessible notamment aux “remote workers” justifiant de revenus supérieurs à 80 000 USD/an (environ 73 000 €). C’est un vrai statut reconnu qui te permet de travailler légalement depuis la Thaïlande pour des employeurs ou clients étrangers.

En dessous de ce seuil, le visa touristique renouvelé ou le METV (Multiple Entry Tourist Visa) reste la pratique courante — mais c’est du travail “touristique” au regard de la loi thaïlandaise. Autrement dit, illégal sur le fond, toléré dans les faits.

La Thaïlande a une convention fiscale avec la France. Si tu bascules en résidence fiscale thaïlandaise, tu peux potentiellement ne plus payer l’impôt sur le revenu en France — mais tu dois alors te faire radier du centre des impôts français et gérer ta situation de l’autre côté. C’est un processus qui prend plusieurs mois et qui demande un accompagnement sérieux.

Vietnam

Le Vietnam est moins cher, de plus en plus fréquenté par les nomades, mais il n’a pas de visa nomade digital clairement défini. L’e-visa de 90 jours est renouvelable, mais travailler légalement depuis le Vietnam pour des clients étrangers reste dans le flou juridique local.

La convention fiscale franco-vietnamienne de 1993 existe. En pratique, peu de freelances français déclarent leurs revenus au Vietnam, et l’administration locale ne les cherche pas activement. C’est un équilibre précaire — et ça n’a rien d’une stratégie fiscale solide.

Le problème concret de la domiciliation

Si tu pars en Asie et que tu fermes ton appartement français, tu dois trouver une adresse pour :

  1. Ton auto-entreprise (siège social auprès de l’URSSAF)
  2. Tes impôts (adresse de contact avec le fisc)
  3. Ta banque pro
  4. Tes courriers administratifs (Ameli, CAF, etc.)

Un parent ou un ami peut faire l’affaire légalement pendant une période limitée. Mais si tu t’inscris comme auto-entrepreneur à cette adresse et que tu n’y vis manifestement pas et n’y travailles pas, tu risques un redressement sur le motif d’adresse fictive.

La solution propre : une société de domiciliation agréée. En France, les tarifs vont de 15 € à 50 €/mois selon les services inclus (transfert de courrier, permanence téléphonique, accès ponctuel à des salles de réunion). Elles te donnent une adresse reconnue par l’URSSAF et le fisc. J’ai détaillé ce sujet dans mon article sur la domiciliation quand on est expatrié — c’est une lecture utile avant de choisir ta formule.

Compte bancaire pro : ne te complique pas la vie

L’URSSAF n’exige pas techniquement un compte professionnel séparé pour l’auto-entreprise, mais c’est obligatoire au-delà de 10 000 € de CA sur deux années consécutives. En pratique, avoir un compte dédié dès le départ évite les complications lors des contrôles et simplifie la comptabilité mensuelle.

Depuis l’Asie, j’ai testé plusieurs solutions. Shine est celle qui m’a paru la plus adaptée aux auto-entrepreneurs nomades : interface claire, connexion native aux outils de facturation, et tout se gère depuis le téléphone que tu sois à Ubud ou à Chiang Mai. L’ouverture de compte se fait entièrement en ligne, sans avoir à rentrer en France.

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Les erreurs que j’ai vues (et failli faire)

Erreur 1 : croire que la règle des 183 jours est automatique dans les deux sens. Tu peux passer 200 jours en Thaïlande et rester résident fiscal français si tu y as conservé ton foyer, tes intérêts principaux ou ta famille. Le fisc français utilise des critères alternatifs définis à l’article 4B du CGI — il suffit d’en remplir un seul pour rester imposable en France.

Erreur 2 : ne pas prévenir l’URSSAF de son adresse à l’étranger. L’URSSAF n’a pas de procédure claire pour les auto-entrepreneurs qui partent à l’étranger tout en maintenant leur activité française. Si ton adresse professionnelle et ton adresse personnelle réelle divergent trop visiblement, ça peut bloquer certaines démarches — renouvellement de droits, attestations de cotisations.

Erreur 3 : croire que payer ses cotisations en France règle tout. Payer l’URSSAF depuis Bali ne te protège pas d’une requalification de résidence fiscale par le fisc thaïlandais ou indonésien. Ce sont deux systèmes indépendants qui peuvent tous les deux te réclamer des impôts sur les mêmes revenus.

Erreur 4 : ne pas anticiper le dépassement de plafond. Si tu approches les 77 700 € en cours d’année, l’auto-entreprise peut devenir un frein. Mieux vaut anticiper la transition vers une SASU ou une EURL — j’en parle dans mon article sur les statuts pour expatriés.

Ce que je ferais si je repartais de zéro à Bali demain

Je garderais une adresse de domiciliation agréée en France, budget 20 à 30 €/mois. Je maintiendrais mon auto-entreprise française avec un compte Shine ou Qonto dédié. Et je commencerais à documenter sérieusement mes déplacements — nombre de jours dans chaque pays, justificatifs de logement, relevés de carte bancaire locaux — pour pouvoir défendre ma situation de résidence fiscale française si l’administration me demandait des comptes.

Si mon CA dépassait 50 000 € sur l’année, je basculerais vers une structure plus solide — probablement une SASU avec siège en France et un comptable dédié aux expatriés.

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Questions fréquentes

Est-ce que je peux créer une auto-entreprise en France si j’habite déjà à Bali ? Oui, techniquement, si tu es ressortissant français ou européen. Tu peux immatriculer une micro-entreprise avec une adresse de domiciliation française. Mais tu dois rester vigilant sur ta résidence fiscale réelle — payer tes cotisations URSSAF ne règle pas la question de l’impôt sur le revenu.

La règle des 183 jours s’applique-t-elle automatiquement à Bali ? Non. La convention franco-indonésienne de 1979 existe, mais elle est peu appliquée pour les petits revenus. En pratique, la France continuera à te considérer résident fiscal français tant que tu y conserves des intérêts économiques ou familiaux. Consulte un fiscaliste si tu restes plus d’un an en Indonésie.

Puis-je utiliser l’adresse d’un ami en France comme siège de mon auto-entreprise ? Légalement oui, si l’ami est propriétaire ou locataire et donne son accord écrit. Mais si tu n’y habites clairement pas et que tu n’y travailles pas, l’URSSAF peut considérer que l’adresse est fictive. Une domiciliation professionnelle agréée est plus solide juridiquement.

Quels sont les plafonds de CA pour l’auto-entreprise en 2026 ? Pour les prestations de services (la majorité des nomades digitaux), le plafond est de 77 700 € de chiffre d’affaires annuel. Au-delà, tu sors du régime micro et tu bascules au réel simplifié ou tu crées une société.

Est-ce que le visa LTR thaïlandais change ma situation fiscale en France ? Potentiellement oui. Le visa LTR te donne le droit de résider et de travailler légalement en Thaïlande pour des employeurs étrangers. Si tu y passes plus de 183 jours par an et que tu coupes tes liens avec la France (logement, comptes, famille), tu peux revendiquer la résidence fiscale thaïlandaise. C’est un processus à gérer avec un conseiller fiscal compétent des deux côtés — pas quelque chose à improviser.


Ce que j’observe, c’est que beaucoup de nomades digitaux restent dans une zone grise confortable tant que leurs revenus sont modestes et que rien ne déclenche de contrôle. Mais cette zone grise a une durée de vie limitée : les administrations fiscales européennes et asiatiques échangent de plus en plus d’informations via les dispositifs d’échange automatique de l’OCDE (CRS, en vigueur depuis 2017), et les conventions bilatérales s’appliquent de façon croissante.

Mon conseil concret : si tu pars pour plus de six mois en Asie avec une activité freelance française, investis deux heures avec un fiscaliste spécialisé expatriés avant de partir. Ça coûte entre 150 € et 300 € pour une consultation. C’est largement moins cher que de régulariser une situation mal gérée deux ans plus tard — j’ai vu des redressements dépasser 8 000 € dans des cas pourtant anodins en apparence.

EE

L'équipe Entrepreneur Expat

Rédaction qui suit au quotidien des entrepreneurs français à l'étranger. Notre approche.